Nous sommes entrés en 2026 comme on envoie une fusée dans l’espace. Le décollage est rapide, périlleux, et le voyage incertain.
L’invasion du Venezuela par les États-Unis, décidée par Donald Trump, et la capture de son dirigeant, le dictateur Nicolás Maduro, en dehors de tout cadre légal, nous ont sidéré. Cette opération, menée avec un objectif assumé d’exploitation des ressources pétrolières du pays, marque un tournant géopolitique majeur. Beaucoup ont été fascinés par son aspect « hollywoodien », comme si la forme pouvait effacer la gravité du fond. Ce qui hier encore paraissait impensable devient aujourd’hui acceptable car spectaculaire.
Pourtant, le signal envoyé est d’une clarté brutale et vertigineuse : rien ne saurait limiter la volonté des États-Unis. Les puissants veulent dominer et s’affranchir des règles communes. Donald Trump l’a lui-même affirmé dans une interview : il n’existerait aucune limite à son pouvoir en dehors de sa « propre morale », dont on peut douter compte tenu de ses antécédents judiciaires. Cette logique impériale s’étend désormais ouvertement à l’Europe, avec sa volonté d’envahir le Groenland, territoire rattaché à l’Union européenne.
C’est une rupture : les États-Unis, notre allié historique et plus encore, un pays dont la culture nous est familière et proche, menace de s’accaparer par la force un territoire européen. Tout ceci était prévisible. Nous sommes nombreux à attendre que l’Union européenne réagisse fermement et tire enfin les conclusions qui s’imposent face à l’attitude américaine : ce qu’on appelait jadis « l’Occident » n’existe plus. Il y a les États-Unis d’un côté, l’Europe de l’autre, et celle-ci doit désormais présider seule à son destin.
Mais voilà, rien ne se passe. Pour l’Europe, la blessure est intime. Face au coup de force mené au Venezuela, la réaction européenne a été d’une faiblesse confondante. Quelques appels à la retenue, des formules prudentes, des postures de spectateurs impuissants. Emmanuel Macron s’est même distingué par un soutien plus actif à Donald Trump, allant jusqu’à présenter l’intervention américaine comme une opportunité de transition démocratique au Venezuela, alors qu’il s’agit en réalité de substituer une dictature à une autre, alignée sur les intérêts des États-Unis.
Les réactions face à la volonté américaine d’envahir le Groenland ne sont pas plus fermes. Sept pays européens ont décidé de renforcer un exercice militaire danois, prévu de longue date, en y envoyant quelques dizaines de soldats au total. Une réponse timide qu’il faut tout de même saluer. Face à une remise en cause directe de notre souveraineté collective, le Danemark a en même temps essayé d’amadouer Donald Trump à Washington en lui proposant un accès privilégié aux ressources du Groenland.
Cette faiblesse européenne ne tient pas seulement à une réticence politique à affronter frontalement Donald Trump. Elle tient aussi à un manque de moyens. Les Européens savent qu’ils ne peuvent pas se permettre une confrontation directe avec les États-Unis, de la même façon qu’ils ont décidé péniblement de le faire face à la Russie.
Nos dirigeants se retrouvent pieds et poings liés par des dépendances structurelles profondes.
D’abord, une dépendance massive au renseignement américain dans la guerre en Ukraine. Les États-Unis disposent d’une constellation militaire d’environ 250 à 300 satellites dédiés au renseignement, quand l’Europe n’en possède que 40 à 50 réellement exploitables à des fins militaires. Les Etats-Unis ont coupé ce renseignement militaire pendant quelques jours en 2025, les dégâts ont été instantanés pour l’armée ukrainienne.
Ensuite, une dépendance quasi totale à des infrastructures numériques américaines. Nos communications, nos données, nos administrations, nos entreprises reposent largement sur des services, des clouds, des systèmes d’exploitation et des plateformes soumis au droit américain. Cela signifie concrètement que des décisions judiciaires ou politiques prises à Washington peuvent affecter, en quelques heures, le fonctionnement de nos États, entreprises, hôpitaux et administrations.
À cela s’ajoute une dépendance énergétique croissante aux États-Unis, trop souvent passée sous silence. Depuis 2018, l’Europe a multiplié par six ses importations de gaz naturel liquéfié (GNL) américain, devenu premier fournisseur de notre continent. Présentée comme une réponse pragmatique à la rupture avec le gaz russe, cette évolution a en réalité déplacé notre vulnérabilité plutôt que de la réduire.
Enfin, une dépendance aux systèmes de paiement américains. L’affaire du juge français Nicolas Guillou, visé par des sanctions extraterritoriales américaines ayant conduit à des blocages bancaires, en est une démonstration glaçante. Dans l’Union européenne, un magistrat peut aujourd’hui être entravé dans l’exercice de ses fonctions par une décision prise hors de tout cadre européen. Il est encore aujourd’hui interdit bancaire sur toute la planète.
C’est ici que se situe la mise à jour politique majeure que notre classe dirigeante doit opérer. La priorité stratégique de notre temps, c’est la souveraineté européenne, pour que nous puissions vivre libres, défendre notre modèle, faire appliquer le droit international au-delà des phrases.
Et si, en fin de compte, le véritable test pour la souveraineté européenne n’était pas la Russie de Poutine, mais les États-Unis de Donald Trump ?
Je crois que c’est ce que nous enseigne ce début d’année 2026.
Il doit exister, face aux impérialismes brutalement assumés, une puissance européenne d’un autre genre. Une puissance capable de se défendre, de dissuader, de protéger, mais aussi de proposer un autre modèle. Une puissance fondée sur la souveraineté démocratique, la coopération, la maîtrise de ses dépendances stratégiques, et la défense concrète du droit international.
Il est temps pour l’Europe d’imposer sa propre vision de la puissance. Non pas pour dominer, mais pour ne plus subir. Non pas pour imiter les empires, mais pour rendre à nouveau possibles des règles communes dans un monde qui les aujourd’hui les détruit.
L’histoire n’est pas écrite. Mais à condition d’ouvrir les yeux, de nommer les rapports de forces tels qu’ils sont, et de faire enfin de la souveraineté européenne non plus un slogan, mais un projet politique central.
Je ne crois pas que l’avenir appartienne mécaniquement aux régimes autoritaires, aux cyniques, aux prédateurs. L’Histoire n’est pas une fatalité et les rapports de forces changent quand suffisamment de femmes et d’hommes le décident.
Rien n’est joué d’avance. Et c’est une bonne nouvelle : cela veut dire que notre action compte.
Que les européens comprennent qu’avec des « amis » comme cela, nos ennemis paraissent cléments. Quand oserons nous enfin refuser cette vassalisation ? Il est temps de couper le cordon qui tient l’Europe arrimée aux États-Unis depuis sa fondation. https://t.co/iHPgYqvwVm
— Chloé Ridel (@ChloeRidel) January 17, 2026